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La notion de dommage en éthique minimale

L'éthique minimale demande de ne pas causer certains dommages. Mais qu'entend-elle par dommage ?

Publié le 11 minutes de lecture

En bref : L’éthique minimale définit le dommage comme une dégradation d’état par rapport à un état antérieur. Cela rend difficile l’évaluation des dommages psychologiques, et empêche de parler de “nuisance” dans certains cas limites (dommage à naître ou à mourir).

L’éthique de Ruwen Ogien appuie son principe de non-nuisance sur la notion de dommage. C’est grâce au dommage qu’elle s’enracine dans le réel et évite de condamner des crimes imaginaires. La notion est donc centrale.

Elle rencontre toutefois des cas problématiques : dommage psychologique, à être né ou encore à être tué. Cet article détaille le fonctionnement du dommage en éthique minimale et les difficultés qu’il soulève.

Nuisance et dommage

Le principe de non-nuisance nous demande de ne pas nuire aux autres. Ce qu’il veut dire par là, c’est qu’il ne faut pas provoquer des dommages injustes1.

S’il n’y a pas de dommage, il n’y a pas de nuisance. L’existence d’un dommage est une condition nécessaire pour constituer le préjudice2, c’est-à-dire pour qu’on puisse parler légitimement de “nuisance”.

En l’absence de dommage avéré, on devra prendre d’extrêmes précautions avant de crier au tort. N’est-on pas en train d’imaginer un crime sans victime ? De condamner un préjudice inexistant ?

La définition et l’identification des dommages est un enjeu pour l’éthique minimale, puisque la nuisance est une sorte de dommage particulière2.

Qu’est-ce qu’un dommage ?

Le dommage est défini comme une dégradation d’état3. Il y a “dommage” lorsqu’on passe d’un état donné à un autre, moins bon que celui de départ. Si on me vole 500 €, il y a dommage dans la mesure où ma situation se détériore (de 500 €).

Si la situation ne change pas ou s’améliore4 (on me donne 500 €), on ne parlera pas de dommage. Ou alors il faudra ajouter des précisions qui dissiperont l’absence apparente de changement ou d’amélioration. Par exemple en révélant qu’on m’a volé 500 € à mon insu ; ou bien que le billet qu’on m’a donné était imprégné d’un poison visant à me rendre malade.

Pour identifier un dommage, on utilise une méthode par comparaison5. On établit l’état initial, on établit l’état final, et on compare les deux. Cela suppose de pouvoir reconstituer les états en question et qu’ils soient comparables.

L’intérêt de ce fonctionnement est d’assurer la vérifiabilité du dommage et de la nuisance. L’éthique minimale dispose ainsi d’une procédure pour tester s’il y a nuisance.

Dommages psychologiques

Il existe bien sûr des cas litigieux où le dommage est difficile à établir. C’est le cas des dommages émotionnels ou psychologiques6. Ogien signale les problèmes suivants7 :

  • l’état psychique antérieur à un “dommage” psychologique est impossible à reconstituer
  • l’évaluation de l’intensité et de l’étendue de ce type de dommage est problématique
  • le fait que des souffrances émotionnelles soient authentiquement ressenties est difficile à établir

Malgré cela, l’éthique minimale reconnaît certains dommages psychologiques8. Le dommage subi lors d’une séance de torture où l’on vous détruit les doigts n’est pas uniquement fonctionnel.

Mais reconnaître ce type de dommage n’implique pas de prendre en compte toutes les souffrances psychiques. Celles causées par la vue de contenus artistiques “choquants” (entre autres) ne sont pas protégées par l’éthique minimale.

Même s’il ne formalise pas la distinction, Ogien tend à utiliser dommage “émotionnel” pour les dommages qu’il exclut du principe de non-nuisance. Il réserve en général dommage “psychologique” à ceux qui constituent un tort. Cet usage recoupe ainsi la séparation entre “offense” et “nuisance”.

Des états impossibles à comparer

Dans certaines situations, le dommage est impossible à attester. C’est ce qui arrive lorsque l’un des états à comparer est manquant, ou que sa nature est problématique. L’éthique minimale ne doit alors plus parler de nuisance9.

Ogien évoque le tort à être né gravement handicapé10. Une personne souffrant d’une maladie rare prévisible et évitable (par avortement, génie génétique, etc.) peut-elle condamner moralement ceux qui l’on laissé naître ainsi ? Ne lui ont-ils pas causé un préjudice en lui conférant une vie qu’ils savaient d’avance emplie de souffrances et d’entraves ?

Pour le savoir, il faudrait comparer son état actuel avec un autre. Mais lequel ? Aucun ne semble faire l’affaire11, puisque l’individu ciblé n’existe pas dans l’un des deux termes qu’on cherche à comparer. La méthode de l’éthique minimale se heurte ici à un cas limite12.

Les cas limites…

Le tort à être né handicapé n’est pas le seul cas limite que rencontre l’éthique minimale. On peut se demander si l’éthique d’Ogien peut expliquer le dommage à être tué13. Après tout, l’état dans lequel on serait “après sa mort” semble aussi étrange que celui dans lequel on serait “avant d’être né”.

Est-ce forcément un état “moins bon” que celui dans lequel on était auparavant ? Ne pourrait-il pas être meilleur ? Peut-on balayer d’un revers de main l’avis de ceux qui croient à une vie après la mort ? Et, quoi qu’il en soit, sur quels éléments s’appuie-t-on pour parler d’un tel état ? Il semble qu’ici aussi, un des termes manque pour réaliser une comparaison.

Le problème ne se pose pas uniquement pour les cas de suicide assisté ou d’euthanasie des mourants. Il s’étend à tous les homicides non consentis quels qu’ils soient. Même si ce genre d’homicide semble généralement injuste, ce n’est pas l’injustice qui est problématique dans ces situations.

Ce qui ne va pas, c’est que le dommage n’est pas constitué. Il n’y a pas de “dommage injuste”, parce qu’il n’y a pas de dommage tout court. Affirmer (par exemple) que tout ce qui viole notre consentement est injuste ne suffit pas à constituer le dommage manquant.

… et leurs enjeux

Dans l’éthique d’Ogien, on ne cause pas forcément de tort à quelqu’un en accédant à ses demandes d’aide à mourir (euthanasie, suicide assisté). Le fait de tuer autrui ou d’être tué par lui n’est pas un problème lorsqu’il y a consentement14.

Mais les choses devraient être différentes si on tue quelqu’un contre son gré, alors qu’il s’y oppose et manifeste son refus. Ou bien si on tue une personne qui n’y a pas consenti, mais sans avoir eu l’occasion de s’exprimer sur le sujet15.

Dans tous ces cas, l’éthique minimale est en difficulté. Elle ne semble pas en mesure d’expliquer ce qu’il y a d’immoral dans ces comportements. Sauf à prouver qu’ils ne respectent pas le principe d’égale considération (mais le principe n’est pas du tout conçu pour gérer ce type de situation au départ).

Si cette solution ne marche pas, l’éthique minimale devra s’orienter vers d’autres pistes. Par exemple en expliquant que violer le consentement est en tant que tel une sorte de dommage16. Ou en transformant profondément sa méthode d’évaluation, voire en adoptant une conception du dommage différente.

On pourrait aussi tenter une généralisation du problème. On soutiendrait alors qu’aucune théorie morale n’est capable d’expliquer le tort à tuer autrui tout en conservant une conception vérifiable du dommage.

Notes & crédits

Image : CC-BY-SA 4.0 Ethique.xyz, à partir de Hit par Ezra Keddell


  1. Voir la page Principe de non-nuisance du présent site. De façon générale, ce billet ne redonne pas les références déjà fournies sur la page à propos de la non-nuisance.
  2. “il ne peut avoir préjudice sans dommage, […] car le préjudice est une sorte de dommage”, Ruwen Ogien, L’éthique aujourd’hui, Ch. 4, p. 81
  3. “pour qu’il y ait ‘dommage’, il faut que l’état dans lequel se trouve la personne qui est supposée l’avoir subi soit pire que celui dans lequel elle se trouvait auparavant”, Ibid. p. 82
  4. Ogien mentionne un cas où il pourrait y avoir nuisance sans dégradation d’état : “Par ailleurs, nous pouvons subir un préjudice même si notre situation s’est améliorée. Supposons qu’un débiteur rembourse son créancier de vingt euros seulement, au lieu des vingt mille qu’il lui doit. La situation du créancier s’est améliorée (de vingt euros). Mais n’a-t-il pas subi un préjudice ?“, Ibid. p. 83.
    Cela revient toutefois à admettre qu’il y peut y avoir nuisance sans dommage, autrement dit “dommage injuste” sans dommage (!). Il est plus cohérent d’admettre qu’il y a bien dégradation d’état dans les remboursements partiels. L’argent emprunté devient de l’argent volé ; le refus de rembourser la somme manquante constitue un vol, qui compte comme un dommage.
  5. “Pour évaluer le préjudice que l’enfant a subi, faut-il comparer son état avec celui qui aurait été le sien s’il n’était pas né” ; “l’état psychique préalable qui permettrait, par comparaison, d’apprécier l’étendue du dommage subi”. Ibid. p. 82-83, je souligne. Même si Ogien évoque ici des cas litigieux, la méthode générique pour tous les cas semble bien être la comparaison d’état.
  6. La distinction entre dommages émotionnels et psychologiques n’est pas clairement établie par Ogien. Les deux relèvent de dommages “subjectifs” et posent des problèmes d’identification. Ogien utilise en général “dommages émotionnels” pour ceux qui ne sont pas pris en compte par le principe de non-nuisance. Il privilégie “dommages psychologiques” pour ceux qui peuvent constituer des nuisances authentiques. Mais il lui arrive de ne pas respecter cette séparation.
  7. “Il me semble que les supposés ‘dommages psychologiques’ posent des problèmes d’identité de même nature. L’état psychique qui permettrait […] d’apprécier l’étendue du dommage subi, est impossible à reconstituer. Comment établir la réalité du dommage et son ampleur dans ces conditions ?” Ibid. p.82-83. Voir aussi p. 95-99, en particulier la section “Vagues” p. 95-96.
    On n’est toutefois pas obligé de suivre Ogien sur le caractère impossible à reconstituer des états psychiques. Une reconstitution partielle et imprécise de l’état pourrait suffire à constater la dégradation.
  8. “Dire qu’il faudrait exclure du domaine d’application du principe de non-nuisance certaines souffrances émotionnelles […] ne revient pas à soutenir qu’il faudrait exclure toutes les douleurs supposées ‘psychologiques’ ou ‘subjectives’ de ce domaine. […] Si le principe de non-nuisance devait exclure ce genre de dommages, il serait certainement trop pauvre” Op. cit.. p. 99
  9. Ruwen Ogien, “Que reste-t-il de la liberté d’offenser ?” in Mon dîner chez les cannibales, Grasset, 2016, p. 72 et La vie, la mort, l’État, Grasset, 2008, p. 51
  10. “Supposons qu’un enfant naisse avec un handicap contre la volonté des parents, trompés par un médecin réactionnaire combattant clandestinement le droit d’interrompre volontairement sa grossesse. Pour évaluer le préjudice que l’enfant subi, faut-il comparer son état avec celui qui aurait été le sien s’il n’était pas né (selon la volonté des parents) ?” Ruwen Ogien, L’éthique aujourd’hui, p. 82.
    Ogien approfondit cet exemple dans La vie, la mort, l’État, p. 49-54. Il reprend des questions proches dans L’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine (Partie I, Ch. 9 & 10, p. 145-151). Il aborde également le tort à être né, même sans handicap, dans “Faire des enfants est-il immoral ?” (in Mon dîner chez les cannibales, Grasset, 2016, p. 183-185).
  11. Pour ceux qui aiment ce genre de défis philosophiques, voici quelques exemples d’états qu’on pourrait invoquer :
    (1) L’état dans lequel l’individu était “avant sa naissance”. Ça ne fonctionne pas, car l’individu était déjà handicapé avant de naître.
    (2) L’état dans lequel il était “avant d’exister”. Que peut-il bien signifier ? Y a-t-il un sens à parler de l’état d’un être qui n’existe pas encore ? Et si oui, cela nous avance-t-il pour le tort à être né ?
    (3) L’état qui aurait été le sien s’il n’était pas né. Ogien mentionne cette possibilité, pour s’interroger sur le type d’état qu’elle pourrait désigner. Mais on s’écarte ici de la méthode de comparaison entre états réels chronologiquement séparés. Ce qu’on compare ici, ce sont des états simultanés, un réel et un simplement possible.
    (4) L’état qui aurait été le sien s’il n’avait pas été handicapé. Il semble encore moins tangible que le précédent et ouvre à d’autres interrogations. Comparer son état réel avec un état meilleur possible semble une méthode bien commode pour prétendre avoir subi un dommage…
  12. “Ces difficultés empiriques et conceptuelles, marquent, de façon plus générale, les limites à l’usage du principe de non-nuisance en matière de procréation” Ruwen Ogien, La vie, la mort, l’État, p. 54.
    Ogien conclut finalement que faire naître sciemment des enfants handicapés relève de la liberté de procréer : “Cette liberté inclut celle de mettre au monde un enfant handicapé physiquement en toute connaissance de cause après diagnostic prénatal” Ruwen Ogien, Ibid, p. 136. Voir aussi p. 206
  13. William Brown et moi-même avions déjà signalé ce problème à l’époque de L’éthique aujourd’hui, cf. L’éthique aujourd’hui, p. 226 note 11.
  14. “Le principe de non-nuisance ne peut pas s’appliquer au candidat à la mort douce, euthanasie active ou passive ou suicide assisté, puisqu’il est, dans tous les cas, consentant en principe, et qu’on ne peut pas causer de tort à celui qui consent” Ruwen Ogien, La vie, la mort, l’État, p. 206-207
  15. Pensez à quelqu’un qui empoisonnerait ses victimes pendant leur sommeil avec un poison indolore. Ou aux victimes d’une mort violente et rapide qui “n’ont pas eu le temps de comprendre de ce qui leur arrivait ou de souffrir”. De façon plus abstraite, si on pouvait tuer instantanément et sans douleur, cela constituerait-il un dommage ?
  16. C’est loin d’être évident. Imaginez qu’un oncle que vous n’aimez pas verse 10 000 € sur votre compte en banque. Vous lui aviez bien dit que vous ne vouliez pas de son argent au préalable, mais il a passé outre. Avez-vous subi un dommage ?
    Pensez aussi aux situations où quelqu’un vous fait quelque chose contre votre gré (ou sans vous demander votre avis). Si vous “finissez par aimer ça” ou que “vous êtes content du résultat”, y-a-t-il quand même eu dommage ?
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