Aller au contenu

Ruwen Ogien et les animaux

Essai d'inventaire des propos d'Ogien concernant les animaux et leur place en éthique.

Cette page inventorie les citations de Ruwen Ogien concernant le traitement des animaux. Pour une analyse de ce qu’il dit sur le sujet, voir Que peut l’éthique minimale pour les animaux ?

Remarque : cet essai d’inventaire ne s’appuie ni sur une relecture intégrale, ni sur une recherche full text du corpus ogienien dans son ensemble. Il est nécessairement incomplet. Si vous rencontrez d’autres extraits qui pourraient s’y ajouter, n’hésitez pas à écrire au site.

La panique morale (2005)

On peut avoir des raisons d’accorder une considération égale à des êtres dont l’autonomie est atteinte ou inexistante du moment que leur capacité à éprouver du plaisir ou de la peine est intacte ou simplement pour respecter leur individualité, comme le recommandent certains utilitaristes. C’est d’ailleurs pourquoi une éthique minimale, qui est supposée valoir pour les utilitaristes aussi, ne peut être fondée sur l’idée d’autonomie seulement.
– p. 37

L’éthique aujourd’hui (2007)

On trouve 4 occurences de « animaux » dans le texte. On rencontre aussi 8 occurences de « animal », mais aucune n’est pertinente (ce sont des citations de Kant, qui parle d’« être animal ») :

[…] l’éthique appliquée, c’est-à-dire la tentative de clarifier l’attitude qu’il conviendrait d’adopter face à des questions concrètes comme la peine de mort, le clonage, l’homoparentalité, la justice sociale, l’avortement, le rapport à l’environnement naturel et aux animaux, l’euthanasie, et d’autres, moins discutées publiquement mais aussi compliquées, comme le lancer de nains ou le préjudice d’être né.
– Avant-propos, p. 14

Qui sont les « autres » qui peuvent être victimes du « préjudice » ? Les êtres dont le statut moral est controversé comme les fœtus ou les animaux sont-ils protégés par le principe de ne pas nuire à autrui ?
– Ch.4, p. 83

Les entités abstraites ne sont donc pas des « autres » protégés par le principe. Seuls des êtres concrets de chair et d’os le sont.
– Ch.4, p. 84

Les cas dans lesquels cette demande [d’aide] ne peut pas ou plus s’exprimer (en l’absence de capacités linguistiques par exemple) ne suffisent pas à invalider ce principe général. Ils appellent seulement un amendement, spécifiant que les conditions de respect du principe doivent être restaurées « aussi vite que possible » (quand c’est possible), ou que le principe soit respecté « dans la mesure du possible » et non « absolument ».
– Ch.5, p. 117 (sur la considération égale et l’écoute des demandes d’aide et des revendications de droits)

On peut supposer raisonnablement que les parents ne veulent pas, dans la plupart des cas, nuire à leurs tout-petits enfants, que les maîtres ne souhaitent pas spécialement nuire à leurs animaux de compagnie, que les médecins ne cherchent pas systématiquement à nuire à leurs patients. S’ensuit-il logiquement qu’ils devraient les traiter en égaux ou prendre toutes leurs revendications au sérieux (à condition qu’elles puissent être exprimées et comprises, ce qui posera évidemment toutes sortes de problèmes aux bébés, aux animaux ou aux comateux) ?
– Ch. 8, p. 159

La vie, la mort, l’État (2009)

Ogien aborde la notion de dignité humaine chez Kant et la symétrie morale entre ce qu’on se fait à soi et ce qu’on fait aux autres :

[cette symétrie] est justifiée par le principe selon lequel, pour autant que nous sommes des personnes et non pas des animaux ou des choses, nous ne pouvons pas être complètement instrumentalisés, traités simplement comme des moyens […]
– p. 79 (Ogien se borne ici à reprendre Kant)

Dans le passage qui suit, Ogien pourrait parler en son nom (cf. le « Selon Kant », qui arrive immédiatement, et les exemples choisis) :

Dire que nous sommes des personnes signifie en premier lieu, que nous ne sommes ni des bêtes qu’on peut tuer, manger et dont on peut jeter les restes à la poubelle, ni des choses qu’on peut acquérir, transférer ou détruire si on n’en a plus besoin, comme un sac plastique ou des chaussettes trouées ? Pourquoi ? […] Selon Kant […]
– p. 80

Sur la question du droit d’avorter :

L’accroissement considérable de nos connaissances concernant le développement du système nerveux du fœtus pourrait donner des arguments contre le droit d’avorter, passé un certain délai, à tous ceux qui jugent immoral de faire souffrir des êtres vivants, même ceux auxquels il est difficile de reconnaître une conscience personnelle ou des droits individuels
– p. 158 (Les notes de bas de page d’Ogien – non reprises ici – pointent vers McMahan, « The Ethics of Killing »)

L’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine (2011)

Ogien aborde la question des animaux au Ch. 11 « Faut-il éliminer les animaux pour les libérer ? » (p. 151-170). Il présente les points de vue de plusieurs auteurs et exprime des critiques. Il parle rarement en son nom et reste extrêmement réservé.

Il s’agit à ma connaissance du seul texte d’Ogien consacré à la question animale. C’est aussi le plus long. Ogien l’inscrit explicitement dans la continuité des 2 chapitres précédents sur la valeur de la vie1, même si ces derniers ne concernent pas directement les animaux.

Je ne reprends ici que les passages où Ogien semble parler en son nom. Il ne sont pas faciles à identifier. Dans ce texte Ogien abuse de formules impersonnelles et de précautions qui rendent difficile de savoir qui parle2:

En fait, il est difficile de trouver de bons arguments qui pourraient justifier l’existence d’un abîme moral entre humains et animaux. Mais les tentatives d’aligner complètement le statut des animaux non humains sur celui des humains semblent, elles aussi, vouées à l’échec. Elles aboutissent à des conclusions paradoxales, au mieux.
– p. 158

Il n’y a pas de critère qui pourrait servir à justifier l’abîme moral entre humains et animaux sans susciter de controverse. Existe-t-il un critère qui permettrait d’établir la continuité morale entre humains et animaux de façon incontestable ?
– p. 159

Sur les critères pour justifier la continuité humain / animal :

On peut estimer que le critère de la souffrance est nécessaire. Mais il paraît exclu qu’il soit suffisant pour les trois raisons suivantes […]
– p. 160

Il se pourrait que le choix pour [les animaux] soit entre une vie brève et pénible ou pas de vie du tout. Qu’est-ce qui est préférable ?
– p. 162

Sur la question de savoir si les dommages infligés aux animaux constituent des préjudices moraux :

[…] on a plutôt tendance à penser qu’on ne peut pas causer [aux animaux] autant de torts qu’aux humains, du fait que la question du consentement ne se pose pas pour eux.
On a plutôt tendance, me semble-t-il à aligner le statut des animaux sur celui des fœtus que sur celui des nouveaux nés. Même les plus opposés à l’avortement considèrent qu’il est plus grave de blesser ou de mutiler intentionnellement un fœtus que de le faire disparaître complètement.
– p. 162-163

Sur les conséquences d’un alignement du statut des animaux sur celui des humains :

Si on traite les animaux non humains exactement comme on devrait traiter les humains, positivement en tenant compte de leurs intérêts, et négativement en excluant toutes les formes d’exploitation, d’instrumentalisation, et en abrogeant leur statut de propriété, on n’aboutira pas à la libération des animaux domestiques, de consommation, de divertissement, mais à leur disparition pure et simple par extinction ou liquidation.
– p. 164

C’est un état de chose qu’on peut hésiter à promouvoir. Il ne faut pas oublier que si on peut parler de progrès dans le rapport moral aux animaux, ce n’est pas seulement parce que des humains sont de plus en plus nombreux, aujourd’hui, à penser qu’on devrait les traiter beaucoup mieux qu’on ne les traite. C’est aussi parce qu’on a cessé de vouloir les traiter comme des humains, c’est-à-dire comme des êtres responsables, comptables de leurs actes.
– p. 170

Mon dîner chez les cannibales (2016)

Le texte aborde le « dogme » qui interdit de tirer des conclusions morales des faits :

Ce qui soutient ce dogme, c’est qu’on peut être en accord total sur les faits et en désaccord complet sur les valeurs.
Prenez le débat sur le rapport aux animaux. On peut être d’accord sur le fait qu’on cause des souffrances en les élevant pour nous nourrir, et en désaccord sur le point de savoir si c’est vraiment mal.
Il reste qu’une morale qui ne tiendrait absolument pas compte de ce que sont les êtres humains […] n’aurait probablement aucun intérêt pratique.
– in « Kwame Anthony Appiah, Gentleman analytique et cosmopolite », p. 111

Ogien mentionne des arguments conséquentialistes contre le fait de faire des enfants, sans les reprendre à son compte3 :

[faire des enfants] n’est-[il] pas un acte immoral et dangereux si on prend en considération le fait que notre espèce est la plus nuisible de la planète en raison des conséquences désastreuses de ses actions sur les autres espèces et l’environnement naturel ?
– in « Faire des enfants est-il immoral ?« , p. 183

Notes


  1. À savoir : « Une vie brève et médiocre est-elle préférable à pas de vie du tout ? » (Ch.9) et « J’aurais préféré ne pas naître » (Ch. 10).
  2. Ogien est coutumier des formules ambiguës où l’on ne sait plus vraiment qui parle et s’il affirme quoique ce soit. De ce point de vue, le chapitre 11 de L’influence de l’odeur des croissants chauds… est exceptionnellement dense : « on peut penser », « on estime », « on admet que », « on a plutôt tendance, me semble-t-il », « admettons que », « certains », « en apparence », « si on peut parler de »… À quoi s’ajoutent les inévitables questions lancées sans réponses.
  3. Le texte Faire des enfants est-il immoral ? semble conclure que oui, mettre au monde des enfants est toujours immoral, dans la mesure où ils n’ont pas consenti à naître. Mais cette position n’est pas dérivée des arguments conséquentialistes présentés. Par ailleurs, cette conclusion est à prendre avec recul : Ogien a défendu une liberté de procréer radicale dans La vie, la mort, l’État.